Ndary Lo

Ndary Lo, un homme en marche

Grand Prix du Dak'Art 2002, Lo est une valeur montante et sûre des arts africains contemporains

RENCONTRE

L'homme est grand, longiligne, nerveux, volubile. Sénégalais, il tient du Peul et du Toucouleur, ethnies nomades par excellence. Sculpteur réputé au-delà de l'Afrique, il va son chemin sans frontières avec l'assurance de qui exprime la vie de l'homme. Fût-ce au travers d'effigies de fer rouillé. Grand Prix Léopold Sedar Senghor du Dak'Art 2002, Ndary Lo est, à 43 ans, une valeur montante et sûre des arts africains contemporains. Un artiste qui, loin de renier ses racines, y puise le ferment d'une création devenue universelle pour être profondément impliquée dans ses raisons d'être ancestrales.

Ni balivernes, ni concoctions arbitraires, stériles! Ndary Lo, nous l'avons découvert lors de la Biennale de Dakar 1996. Il s'était alors, timidement encore, imposé à nous par des postures, monumentales et fragiles, qui défiaient l'espace, deux bras tendus vers le ciel et harnachement de textiles dépenaillés. La force d'implication de ces statues sonnait déjà la charge. Deux ans après, la démarche s'était encore solidifiée. Ndary Lo avait pris pied partout dans Dakar et à l'étranger. Au Dapper notamment. Avantage exorbitant: la présence de ses humanoïdes de ferraille et d'échines de moutons, loin d'alourdir l'environnement de redites éreintantes, irradiait une aura indispensable à qui se plaisait à réfléchir l'avenir de l'être sur une planète assoiffée d'expédients factices.

L'ÊTRE DE CHAIR

«Mon propos se veut toujours plus social. Je me sens très proche de la réalité de terrain. De la réalité sénégalaise. Mais comme aujourd'hui mes oeuvres tournent dans le monde, avec elles, je rends un peu compte de la réalité de l'individu de partout.» Ndary Lo sait ce qu'il veut et où il va. Important pour un créateur au-dessus de tout soupçon. Il a ses options et son regard sur le monde est introspectif. En lui, autour de lui.

«A mes yeux, pour bien dire ce que l'on veut exprimer, il faut l'humour et l'exagération. Ces deux pôles sont essentiels si tu veux attirer l'attention. Désormais, avec la reconnaissance de mon travail, l'envie «d'y aller» s'est évidemment accrue. Et je bosse régulièrement car, si cela n'apparaît peut-être pas directement, il y a beaucoup de corvées derrière ce travail des vieux fers à béton, des objets de récupération, de la matière à l'entour, qui sont l'essentiel de mes mises en forme. Il m'arrive aussi de m'arrêter un moment, surtout lorsque je suis à l'étranger. A ces moments-là, trop dispersé pour m'investir à fond dans une oeuvre, je note des idées, je dessine des projets.»

Et le sculpteur de noter, au passage: «Le monde de l'art est vaste. Chacun y a son champ à labourer. Il y a quelque temps, j'ai eu la chance d'exposer tout près d'Ousmane Sow, l'artiste qui m'a engagé à évoluer. Quand j'ai commencé, c'est à cause de lui, à cause de la force de pénétration de ses «Noubas» de glaise et de mélanges de matières organiques. Et comme il sculptait des personnages de sa corpulence, j'ai compris que je devais armer les miens à ma propre image.»

GIACOMETTI, UN GÉANT

Venu de la publicité qui ne lui disait rien qui vaille, Ndary Lo s'est forgé en apprenant l'anglais et en suivant des cours de design aux Beaux-Arts de Dakar. Au sculpteur autodidacte, rebelle aux académismes, la récupération du rebut s'est aussitôt imposée en miroir d'une vie africaine faite, par nécessité de survie, du tout venant. Ses premières oeuvres étaient plutôt massives, assemblages de vieilles lampes à pétrole déclassées formant personnages de forte stature. La plus monumentale, il l'intitula «Hommage à Ousmane Sow», reconnaissance du fils au père. Et il vola de ses propres ailes, conscient du travail personnel à parfaire, à imposer.

«J'aime l'ouvrage dur qui suscite la confrontation, qui dégage son énergie. Dur et avec des idées. Conséquence heureuse: il est rare que d'autres fassent comme moi!» Après les lampes, Ndary a ramassé tous les fers à cheval déclassés de Rufisque, cité sénégalaise réputée pour ses nombreuses calèches. Des personnages composés tout entiers de ces fers assemblés par myriades ont, à leur tour, défié l'espace et le temps.

Le sculpteur s'est imposé de plus belle. Invité à Madagascar, il y a composé des «Echographies», symptomatiques d'une Afrique procréatrice, aux corps emplis de têtes de poupées en caoutchouc trouvées dans les décharges d'une île dont la pauvreté chronique lui demeure en travers de la gorge. Ndary Lo oeuvre, où qu'il soit, au départ de ce qu'il débusque sur place. Il en est arrivé au point où il peut investir de vastes espaces avec ses postures énigmatiques. Puissantes dans leur simplicité aussi évidente que troublante. Plus récemment, il s'est fait une identité de suites de «L'homme qui marche». D'aucuns ont dit alors que Ndary Lo pastichait Giacometti. Apparemment, la comparaison tient la route. Ce n'est pourtant qu'apparence pour qui observe de près les particularités réciproques des deux approches.

Et puis, comme le défend bien le Sénégalais: «C'est en me trouvant à Berlin que j'ai observé ces foules énergiques qui filaient droit devant elles. J'ai alors compris que le retard de l'Afrique actuelle était proportionnel à sa passivité, à ses attentes illusoires. Et j'ai créé, à mon image, cet «Homme qui marche» et veut insuffler un nouvel idéal à son peuple: «Lève-toi et marche!». Aussi, ai-je ma réponse quand on me compare au géant de l'art que j'admire: «A l'époque, je ne le connaissais pas. Et qui veut bien regarder mon travail, remarquera que Giacometti épure au maximum, que les socles sont importants pour lui et que ses êtres dévisagent la mort. Ce n'est pas du tout mon cas. J'en appelle à la vie, mes hommes ont les deux pieds sur le sol. J'aime la légèreté du mouvement, les doigts écartés. Je suis en marche moi aussi, maigre et obstiné! Ce que je m'efforce de retenir de Giacometti, c'est son immense humilité. S'il faut me trouver des références, elles remontent à des millions d'années, aux fresques des cavernes de l'Afrique du Sud! Je tiens à mon univers et je m'y tiens, quelles que soient les commandes qui m'adviennent. La sincérité, c'est ça qui compte!»

Autre qualité de Ndary Lo: contrairement à d'autres, il ne rejette pas l'histoire, y puise ses sources, des indices. Solides, ancrées dans l'univers, ses très récentes séries de «Femme Sérère» et «Femme Peul» impliquent la continuité et l'exploration d'une création qui ose s'affirmer dans le respect d'arts traditionnels emplis de foi et d'amour. Ndary Lo: un auteur contemporain qui sait que l'avenir se forge dans l'adhésion aux racines, au passé.

ROGER PIERRE TURINE © La Libre Belgique 2004