Ndary Lo

Ndary Lo, dialogue de résonances

Eliane Burnet - Revue Medium, Editions Babylone, dirigée par Régis Debray, n°14, janvier-février-mars, 2008. pp.164-175

Parler d'un artiste africain c'est marcher sur un territoire miné tant il est habité par des désirs divergents. Pour ranimer et réenchanter un art qui parfois s'étiole en Occident, certains commissaires occidentaux puisent dans ce nouveau vivier ; l'artiste devient alors une sorte d'« africain de service » pour le « zoo artistique » des grandes expositions africaines occidentales. Certains artistes africains souhaitant prendre une place sur le marché international cèdent au vertige des attentes d'africanié de la part de l'Occident. D'autres au contraire, se voulant artistes avant tout, effacent tout ce qui pourrait faire africain pour se fondre dans une certaine uniformité de l'art occidental.
De leur côté, certaines « communautés » africaines, au risque de l'enfermement, font pression sur les artistes pour qu'ils expriment seulement leur identité africaine comme si l'appartenance à un continent uffisait à créer une identité artistique. Sans parler des discussions pour savoir si un artiste africain est africain avant d'être artiste ou artiste avant d'être africin.

Cependant le choix entre devenir un otage du marché de l'art international ou un otage des intégristes africains, laisse la place à une troisième voie : celle que revendique un philosophe, commissaire de la dernière biennale d'art contemporain de Dakar, Yacouba Konaté : « Pour interpeller l'Afrique, on n'est pas obligé de faire africain. De même pour faire universel, on peut faire profondément africain. L'identité africaine, n'est pas une essence de type ontologique, suspendue hors du temps. C'est un produit de l'histoire des rapports complexes entre les identités collectives et les singularités personnelles.
Les oeuvres d'Art conjuguent ces deux registres sans se fermer aux appels de l'international 1. »

-1- Yacouba Konaté, « Africain artiste ou artiste africain ? Art contemporain africain et nouvelles identités », catalogue de la 5ème biennale d'art africain, Dak'art 2002, p. 135.

Echographie

De son côté le spectateur doit affronter un écueil : doit-il se laisser intimider par le mot d'ordre selon lequel on ne peut aborder une oeuvre qu'en maîtrisant toutes les conditions historiques, anthropologiques, culturelles, etc. de sa production ? Certes il ne s'agit pas de prôner l'inculture, mais plutôt que de plaquer des connaissances mal digérées, mieux vaut peut-être laisser travailler le libre jeu des facultés qui engendre des associations et des passages. S'offre alors la perspective d'un dialogue tel que l'ouvre un des grands artisans de l'introduction en Occident des artistes venus d'ailleurs, Jean-Hubert Martin : "C'est une particularité des arts plastiques : certains objets ont un sens précis dans leur contexte ; on les déplace et ils nous émeuvent, ou nous plaisent cependant. [...] J'entends dire que parce qu'on ne connaît pas le contexte original, on n'a pas le droit de toucher à ces objets. Moi, je dis que c'est ce déplacement de sens qui est intéressant, il va nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes, un dialogue va s'établir à travers ces objets." 2
C'est dans cet esprit que le spectateur peut aborder une oeuvre -Echographie3 - d'un artiste sénégalais4: Ndary Lo.

Des personnages, de taille plus qu'humaine au corps composé d'un treillis de fers à cheval et de fers à bétons, enferment des têtes de poupées de celluloïd, des os et des matériaux indistincts, pierre ou bois. Ndary Lo pratique ce qu'il a érigé en méthode, le « daptaïsme 5 en récupérant et adaptant les matériaux les plus divers qu'il ramasse sur des chantiers de construction, la plage de Gorée, les lieux d'exposition ou qu'il achète chez les professionnels de la récupération : ces déchets deviennent une sorte de rampe de lancement vers des significations inattendues. Ces ventres distendus de femmes enceintes jouent sur des oppositions : légèreté de la structure et gravité de l'encombrement, exhibition de ce qui est habituellement invisible et énigme de ce qui se montre par transparence, enfin force de la vie et inertie des choses. Ces personnages dominent le spectateur et le terrassent parfois par les résonances qu'ils engendrent.

-2-. J.-H. Martin, Interview de J-H. Martin par Catherine Francblin, "L'art des autres et la magie des uns", Art Press, Mai 1989, n° 136, p. 35.
-3- Échographie I, II, III, 1998/99.Fers à cheval, poupées, os : 190cm, 189cm, 140cm.
-4- Né en 1961, formé à l'Ecole des arts de Dakar, il a exposé dans plusieurs pays d'Afrique et d'Europe.
-5- Terme inventé par l'artiste avec le mot adaptation et un clin d'oeil au « dadaïsme ».

Des résonances occidentales

Maternité

Pas de statuettes rituelles de déesses de la fécondité au ventre arrondi, pas de figures féminines de la fertilité que le spectateur occidental aurait attendues pour évoquer la grossesse : seulement des femmes enceintes à la silhouette fortement cambrée et au ventre proéminent. Pas de référence à la tradition africaine : au contraire, un appel à la technique sophistiquée de l'exploration médicale de la vie utérine.
Cette échographie particulière permet au spectateur de plonger au coeur de cette vie secrète puisque ce qui tient lieu d'embryn apparaît, sans plus être caché par les enveloppes qui l'isolent et le protègent.

Ce n'est pas la première fois qu'un artiste a voulu représenter ce qui se trame à l'intérieur du corps maternel. Pour mémoire la Visitation du Meister der Lichtenthaler Marienflugel6 ou celle d'un manuscrit allemand du XVème siècle7 montret, en transparence dans le ventre de Marie et de sa cousine Elisabeth, Jésus bénissant son cousin et Jean-Baptiste prosterné, nus mais pourvus d'un nimbe.
On a pu aussi apercevoir des embryons dans des niches creusées au centre de statuettes en bois, parfois derrière une vitre comme des reliques, pour donner à voir le mystère d'une naissance ordonnée par Dieu.
Le spectateur occidental peut retrouver une certaine continuité dans les oeuvres de Ndary Lo. Mais ce qui le sidère ce sont ces ventres monstrueux, bourrés de têtes de poupées et de matériaux divers.
Qui sait si le contenu ne s'échapperait pas des entrailles si les mailles d'un immense filet métallique ne les retenaient ! Ces têtes-foetus pèsent trop lourd pour un ventre chargé : une femme le soutient de ses deux mains et l'autre fait contrepoids en calant ses mains sur ses reins. Pourquoi cette prolifération de têtes ? Le spectateur occidental peut savoir qu'il est nécessaire pour une femme africaine d'être prolifique pour trouver sa place dan la communauté : l'une des missions de la femme demeure la production d'enfants sans tenir compte des ressources de la famille. Obligation aussi d'avoir beaucoup d'enfants pour compenser la mortalité infantile, les désastres du Sida, des famines ou des guerres : on ne s'étonnera pas de voir une femme africaine lourde d'avoir à porter trop d'enfants.
Mais pourquoi des têtes blanches ? Certes en Afrique la plupart des poupées de celluloïd viennent d'Occident et sont blanches, mais ce n'est pas assez dire. Ne pourrait-on entrevoir dans ces ventres distendus, la perspective pour les femmes du continent africain de devenir des mères porteuses pour les femmes d'Occident, à défaut d'être des réservoirs d'ovules puisqu'il faut « produire », pour répondre à la demande, des enfants blancs ?

Ce qui fait aussi la force de cette oeuvre c'est qu'elle peut résonner en chaque femme car ces ventres alourdis par la maternit renvoient à ce qui se trame dans le corps et dans l'esprit des femmes enceintes. On peut suivre ici les études de psychanalystes8 concernant les inquiétudes, les peurs de la transformation et de ce qui se fomente dans la maternité, ou dans ce qu'un gynécologue-obstétricien9 a appelé la « grossitude » : à la fois fascination et sidération devant la métamorphose et l'accroissement corporel. La femme héberge un autre qu'elle ne connaît pas et qui peut être vu comme un intrus. Pour Simone de Beauvoir la femme est la « proie de puissances qui la débordent10 » : elle devient un ventre.
Nancy Houston quant à elle reste incrédule devant la maternité : « Seulement cinq mois ! C'est fou... Pendant plus de cent jours encore, ça va pousser sans que j'y puisse quoi que ce soit11 ». Comme si un déferlement organique de formes, proliférant comme une invasion irrésistible végétale, minérale ou organique, celluloïd, os ou pierres, colonisait le corps habitacle. Toute future mère rêve et cauchemarde au sujet de son enfant futur, elle lui donne de multiples visages des plus beaux aux plus monstrueux, et un jour, à la naissance, un enfant est là, la mère passe du phantasme au réel. Une seule tête est parvenue à l'être comme le montre la petite figure anthropomorphe placée entre les deux plus grandes.
Alors que les deux « adultes » ont une tête formée de fers à cheval, « l'enfant » possède une tête de poupée blanche emmanchée sur un long coup: une des têtes de poupées qui habitait dans le corps est devenue un enfant réel avec un corps. Le mystère du passage à la naissance est alors dévoilé. Mais le dialogue par le médium de l'oeuvre peut encore continuer.

-6- Staatliche Kunsthalle Karlsruhe, 1489, huile sur bois, 225 x 142 cm.
-7- Visitation « Vie de Jésus en allemand », manuscrit du XV siècle,
Musée Condé, Chantilly.
-8- Monique Schneider, Le Paradigme féminin, 6. « L'irruption du vivant », Paris, Champs Flammarion, 2006.
-9- Bernard Fonty, Bonjour l'aurore. Chemins de la mise au monde, Paris, Clims ; réédition Denoël-Editions de l'association freudienne, 1986.
-10- Le Deuxième Sexe, I, Paris, Gallimard, idées, 1979, p. 46.
-11- Journal de la Création, Arles, Actes Sud, « Babel », 2001, p. 180.

Des résonances africaines

Maternité

Si le pont est permis c'est aussi grâce à la démarche de l'artiste. Dans un entretien12 Ndary Lo rappelle, qu'à ses débuts, on lui faisait des remarques sur ses représentations de la figure humaine proscrites par le Coran. Selon ses dires, son père, s'il avait pu prévoir qu'il allait faire de la sculpture, lui aurait même interdit cette activité à cause de la religion.
C'est donc en passant par-dessus ce qu'il appelle des « tabous », en refusant ce genre d'incidence sur son travail, qu'il suit une aventure personnelle où il n'a de compte à rendre à personne.
« Je suis musulman mais je nʹai pas dʹinterdit. Si jʹai besoin dʹos, je nʹirai évidemment pas les déterrer dans un cimetière. Mais ça cʹest une question dʹéthique, de morale personnelle. Je me sens très libre par rapport à ma culture et à ma religion qui nʹinterfèrent pas dans mon travail13. »

Mais en même temps des résonances africaines peuvent être éveillées.

Nadary Lo appartient à l'ethnie peule du Sénégal. Sans que l'on puisse, dans cette représentation « échographique » de la femme enceinte, reconnaître des échos directs provenant de croyances ou de motifs de récits de contes ou de mythes peuls, Christiane Seydou, évoque un mythe fondateur peul de la tradition de pastoralisme (Tianaba), faisant « référence à une femme qui donne naissance en même temps à un garçon et à un oeuf qui, une fois éclos, délivre un serpent ; celui-ci se révèle dispensateur de la prospérité du bétail. » Cette spécialiste du Peul rappelle encore un motif de conte très éclairant même s'il n'est pas spécifiquement peul : au terme d'étranges gestations, des femmes accouchent de marmites ou de gargoulettes où se cachent des enfants.
Ces bizarres petits d'hommes sortent en catimini de leur cachette et la regagnent à la moindre présence humaine « jusquʹau jour où un étranger surprend une fille, sʹarrange pour briser son abri et lʹépouse!14 » ! Dans l'un et l'autre cas il s'agit de prospérité, que ce soit celle du bétail ou de la lignée, qui prend des détours bizarres, mais on constate ici encore combien l'énigme de la grossesse nourrit l'imagination et la met au service des intentions les plu diverses. N'y aurait-il pas, outre les têtes de poupées, des oeufs, des marmites ou des gargoulettes brisées, dans ces matériaux divers présents dans le ventre des femmes de Ndary Lo les phantasmes de cette tradition?

Selon un autre axe d'interprétation suggéré par un africaniste, Jean Derive, on pourrait aussi, conformément à certaines croyances de sociétés d'Afrique centrale et de l'Ouest, professer qu'un nouvel enfant peut être la réincarnation d'un ancêtre. À cette lumière le spectateur pourrait alors apercevoir à travers ces têtes et ces os, que portent les ventres des femmes enceintes de Ndary Lo, des têtes de morts et de vivants symbolisant le lignage. « La femme porte potentiellement en elle lʹensemble des ancêtres de son lignage (et/ou celui de son mari par le biais de la fécondation spermatique, selon que la société est patri ou matrilinéaire) qui seront amenés à se réincarner dans sa progéniture15 ».
Suivant cette hypothèse de travail le mélange des têtes de mort (les ancêtres) et des têtes de poupées préfigurant les bébés à naître ferait cohabiter paisiblement les « réincarnants » et les réincarnés. La multitude des têtes représenterait celle des ancêtres « potentiellement prêts à se réincarner en autant dʹenfants», et à réaffirmer toute la lignée.

Cette oeuvre de Ndary Lo n'est pas universelle au sens où on l'entend généralement : elle ne délivre pas un message identique pour chaque homme. S'il y a dialogue, comme le souhaitait Jean-Hubert Martin, c'est parce qu'elle touche à chaque fois le spectateur en plein coeur mais là où il se trouve. Chacun à sa mesure fait résonner ces oeuvres des inquiétudes et des espoirs qui l'habitent. Ces Echographies appartiennent à ces images riches d'une multiplicité d'appréhensions en interaction avec la sensibilité cultuelle.
Ce n'est pas un médium qui transmet, mais un contact avec ce que le spectateur perçoit cʹest-à-dire sélectionne dans la chose ; un tout ouvert sur une actualisation plurielle de la vie du monde, comme si chacun réagissait aux longueurs d'ondes qui le concernaient tout en « consonnant » aux vibrations des autres.

-12- Africulture, ʺTout est prétexte à la créationʺ Entretien avec Ndary Lo, propos recueillis par Virginie Andriamirado, publié le 04/10/2002.
-13- Ibid.
-14- Courriel de Christine Seydou, août 2007. Cf. Christine Seydou, Contes peuls du Mali, Karthala, 2005.
-15- Courriel de Jean Derive, Université de Savoie, août 2007.